RAPPORT MISSION DE SOLIDARITE AU TOGO
Du 09 au 17 Octobre 2017
Chargés de mission : Muhammed Lamin Saidykhan, Rokhaya Dieye et Chantal Nare

Africans Rising a fait la promesse dans la Déclaration du Kilimandjaro à la fois à lui-même et au peuple africain d’être le premier à manifester sa solidarité à nos frères et sœurs dans des moments de crise. Le mouvement a montré sa solidarité avec des luttes durant la crise politique en Gambie, et au Cameroun quand internet était coupé. Dans ces deux circonstances, les droits des citoyens ont été bafoués et, Africans Rising a envoyé des personnes en mission de solidarité pour écouter la population de ces pays et démontrer la solidarité panafricaine.

En Aout, des manifestations pro-démocratiques généralisées ont éclaté au Togo, à Lomé et dans les autres villes, dans les pays voisins et en Europe. Elles ont été menées en grande partie par l’opposition politique, les manifestants demandent la fin de la dynastie qui règne dans le pays depuis 50ans. Ils réclament la réforme de la constitution y compris la réintégration de la limite à deux mandats pour le président. Le président Faure Gnassingbé, qui exerce actuellement son 3éme mandat, est au pouvoir depuis 2005, date à laquelle il a pris fonctions, après la mort de son père Eyadema Gnassingbe, qui a régné au Togo pendant 38 ans.

Durant les récentes manifestations environ 200 personnes ont perdu la vie. Un grand nombre a été forcé à l’exile (certains estiment ce chiffre à des milliers), un certain nombre de personnes ont été détenues et torturées par les forces de l’ordre du gouvernement, au premier rang l’unité des crimes de la police togolaise.

Au mois de Septembre, Africans Rising a publié une déclaration en solidarité au peuple togolais. Après évaluation de la situation et des informations reçues de nos contacts sur le terrain, nous avons décidé d’envoyer une délégation en mission panafricaine de solidarité pour contribuer à apaiser cette crise politique qui s’annoncer.

Le but de la mission était de mieux comprendre les dynamiques des manifestations publiques et d’explorer les moyens de jouer un rôle constructif dans les efforts visant à trouver des solutions durables, pacifiques et justes à la crise que traverse le pays.

Les quatre personnes et membres d’Africans Rising envoyées au Togo sont : Muhammed Lamin Saidykhan coordonnateur du mouvement (Gambie), Rokhaya Dieye (Sénégal) et, Chantal Nare (Burkina Faso) avec le soutien du journaliste local Kevin Soncy.

Etant donné qu’Africans Rising s’est engagé à travailler avec toutes les parties prenantes dans tout conflit, la délégation s’est préparée à rencontrer les représentants du gouvernement, les représentants de l’opposition, les organisations de la société civile (OSC) comme le Front Citoyen, Togo Debout et d’autres types d’organisations.

La mission de solidarité est arrivée à Lomé le lundi 09 Octobre 2017 et avait programmé son retour le vendredi 13 Octobre 2017. Tôt le matin, le jour du départ, la DCPJ (Direction Centrale de la Police Judiciaire Togolaise) a appréhendé la délégation d’Africans Rising pour un interrogatoire, a confisqué leurs ordinateurs, téléphones portables et leurs passeports. Ces actions (toujours inexpliquées) ont empêché le retour de la mission jusqu’au 17 Octobre.

Les objectifs de la mission panafricaine

La mission de solidarité a été construite sur la promesse du soutien d’Africans Rising envers la société civile dans n’importe quel pays africain où la démocratie et les droits humains sont bafoués.

L’objectif en est de démontrer la solidarité panafricaine avec la société civile et les populations qui sont tête de file du combat pour le changement et d’agir en tant que mission d’établissement des faits en étudiant la situation et le contexte de la lutte du peuple togolais pour le changement.

Nous avons aussi prévu de porter ces faits à l’attention des officiels du gouvernement togolais (y compris le président, le premier ministre, le parlement et les autres parties prenantes), l’opposition et la presse locale, régionale et internationale.

Les rencontres clés & recueil d’informations

Lomé |#TogoDebout

Une fois arrive, la délégation a eu une réunion de prise de contact avec le mouvement citoyen Togo Debout pour aider à comprendre le contexte de la crise politique actuelle.

#TogoDebout qui signifie le Togo se lève pour le changement et à coté #FaureMustGo (Faure doit partir) sont de loin les deux hashtags populaires les plus utilisés en ligne et dans les rues.

L’équipe de TogoDebout a informé la délégation que la population a demandé le changement à cause du niveau élevé du cout de la vie, de la corruption, de l’impunité, des violations continues des droits de l’homme, la militarisation du pays et la persistance du président Faure de se maintenir au pouvoir (Lui et son père sont les seuls leaders du Togo depuis son indépendance en 1967). Le mouvement appelle aussi à l’abrogation des amendements de la constitution de 1992 par le parlement. Ces amendements vont permettre au président actuel de continuer à être candidat à la présidence jusqu’en 2030 ou jusqu’à sa mort quoiqu’il arrive.

Nord du Togo | Sokode & Bafilo

Quittant Lomé, l’équipe s’est embarquée dans un voyage qui va durer environs 6 heures dans la partie Nord du Togo où l’armée togolaise est accusée de brutaliser (arrestations et tortures) et de forcer la population a migré vers les pays voisins comme le Ghana et le Benin en réponse aux protestations. Il est de notoriété publique que l’armée a eu la gâchette facile dans les zones où les populations ont manifesté leur colère d’insatisfaction à travers des manifestations. Nous avons même appris que le gouvernement a transféré des fonctionnaires par peur que ces derniers s’organisent pour le défier. Les populations locales nous ont confirmé que beaucoup de gens ont une peur bleue des tortures et des assassinats durant la nuit par l’armée ce qui les poussent à se réfugier dans la forêt.

A Sokodé, la deuxième plus grande ville du Togo, l’équipe a tenu une rencontre avec les jeunes, les organisations de la société civile, les journalistes et les groupements de femme pour comprendre la situation et le contexte au niveau local. Durant cette réunion, la population a révélé à la mission qu’il y’a un énorme sentiment de peur dans la ville sachant que 2 personnes ont été tuées par les militaires lors les manifestations et, au moins 12 personnes sont toujours en détention abusive parce qu’ils n’ont toujours pas été jugés.

Les jeunes de Sokodé sont connus comme étant très protecteurs de leurs droits envers le gouvernement et les investisseurs, qui sont historiquement des complices dans l’accaparement des terres. La population de Sokodé voit cette lutte comme une manière d’en finir avec la violation de leurs droits, ce qui explique le grand nombre de personnes qui sont venues lors des protestations. L’un des leaders forts de l’opposition (Mr Tikpi Salifou Atchadam, Parti National Panafricain) est de Sokodé. Ainsi la zone est taxée de zone d’opposition par le gouvernement.

A Bafilo, Nord du Togo également, un jeune garçon de 15 ans a été tué par balles par l’armée et 4 personnes sont toujours en prison. L’équipe a rencontré des étudiants, des enseignants, des paysans, des OSC, des groupes religieux de base et des commerçants, pour essayer de comprendre la situation et le contexte dans cette zone. La population a dit que ces zones ont été négligées par le régime du président Faure car depuis 2005 rien n’a changé. Ils ont exprimé un besoin urgent de changement pour profiter de la vie et du progrès.

Lomé | Société Civile au sens large

De retour à Lomé, la délégation a eu des rencontres avec le gouvernement, des organisations de la société civile au sens large et les partis de l’opposition.

A la rencontre avec la société civile, les OSC ont informé la délégation du manque d’organisation dans ce secteur, statuant que les ONGs ne travaillent pas pour unir leurs forces dans la lutte des populations pour le changement au Togo. Au lieu de cela le peuple togolais a commencé à suivre et soutenir la direction des partis politiques de l’opposition.

Lomé | Gouvernement

L’équipe a fait de multiples efforts pour rencontrer le président, le premier ministre et le président du parlement mais en vain. La délégation a finalement rencontré Mr Guy Madge Lorenzo ministre de la communication du gouvernement togolais.

Le ministre Lorenzo a exprimé ses remerciements et appréciations à l’encontre de la mission de solidarité panafricaine et a expliqué que le président Eyadema Gnassingbe (père de l’actuel président) avait reformé la constitution de 1992, en 2002 pour permettre la prise en compte de plusieurs points soulevés en ce moment par l’opposition. Il faut noter également que c’est en 2002 que la limite des mandats présidentiels a été supprimée dans la constitution ce qui permet à un président de régner à vie. C’est cette situation qui profite aujourd’hui au Président actuel.

Le ministre a également dit que le gouvernement du président Faure est prêt au dialogue avec l’opposition et la société civile dans la crise politique actuelle. Il a ajouté que des efforts sont en train d’être menés pour permettre à la diaspora togolaise de voter.

Lomé | Opposition

La délégation a rencontré Dr Brigitte Adjamagbo la coordonnatrice de la coalition de l’opposition qui a exprimé ses remerciements et félicitations à Africans Rising d’avoir envoyé une mission de solidarité au Togo. Elle a informé la mission que l’accord commun de l’opposition est que le président Faure doit quitter le pouvoir et ils sont déterminés à voir ceci se réaliser le plus tôt possible.

Cependant, l’opposition n’est pas claire sur ce qui pourrait arriver quand ils auront atteint leur objectif. Mme Adjamagbo a toutefois ajouté que les leaders vont se rencontrer et décider des prochaines étapes le moment venu. Dr Adjamagbo a aussi souligné que quand leur objectif, c'est-à-dire faire partir le président Faure, sera atteint, ils feront des concertations avec la société civile pour tomber d’accord sur un mémorandum commun conduit pour l’intérêt du peuple.

Les revendications majeures

L’exigence majeure et commune à tous les secteurs de la société togolaise met l’accent sur un gouvernement et une gouvernance plus ouverts. A cela s’ajoute l’amélioration des prestations des services publics et la garantie de liberté d’association, d’engagement et d’expression.

Le gouvernement togolais est accusé de mener un taux d’imposition élevé alors qu’il n’est pas en mesure de satisfaire les besoins basiques de la population. La délégation a reçu des informations faisant état d’une production insuffisante en matière d’éducation, de soins de santé et autres biens publics.

Dans certaines régions les enfants ne vont pas à l’école à cause du cout élevé des frais de scolarité, les centres de santé n’ont pas de médicaments pour les patients et l’augmentation du chômage incite à l’immigration dans d’autres pays. Il est aussi demandé à l’Etat togolais de mettre fin aux coupures d’Internet et d’annuler l’interdiction de manifester les jours ouvrables et ouvrés.

Les principales revendications de l’opposition sont :

  • La révision du code électoral, y compris la possibilité des citoyens togolais de la diaspora de pouvoir voter pendant les élections ;
  • Le rétablissement de la constitution du Togo de 1992 avec une limite des mandats présidentiels à deux ;
  • L’indépendance des institutions publiques togolaises enfin de permettre la fourniture de manière juste et équitable des biens publics à tous les citoyens ;
  • La libération inconditionnelle et immédiate des prisonniers politiques.

Nos constatations

Malgré leur arrestation tôt le matin et la confiscation de leurs passeports, la délégation de la mission de solidarité panafricaine d’Africans Rising a poursuivi ses activités au programme par la tenue de la conférence de presse prévue le vendredi 13 à Lomé. Le rencontre était une opportunité pour partager les informations sur la mission en tant que acte de solidarité panafricaine avec la population togolaise et aussi tenir au courant les médias des trouvailles de la délégation.

Nous pouvons dire avec confiance qu’il y’a un consensus unanime entre le peuple togolais, la société civile et l’opposition qu’il est temps pour le changement au Togo.

Il y’a un consensus selon lequel la constitution de 1992 qui limitait le mandat présidentiel à deux doit être rétablie.

Il y’a un consensus sur le fait que le président Faure Gnassingbe doit quitter le pouvoir, cependant il y’a une discorde entre deux camps :

  • L’un exigeant que le président Faure parte immédiatement et
  • L’autre proposant qu’il parte à la fin de son mandat en 2020.

Nous pouvons dire que le mouvement TogoDebout bien que récent, est connu au sein de la population togolaise en tant que point de ralliement de la lutte pour un Togo nouveau.

Nous pouvons aussi dire d’après ce que nous avons vu, entendu et expérimenté de la part de la Direction Centrale de la Police Judiciaire togolaise que l’intimidation et la violation des droits humains sont la norme pour les activistes, les manifestants et le peuple togolais.

Nous pouvons aussi ajouter que ces violations des droits humains, de la liberté d’expression et d’engagement et la brutalité de la police n’ont fait que renforcer la détermination de la population togolaise à poursuivre sa lutte pour un Togo nouveau.

Conclusion

Les populations en ont assez des 50 ans du régime Gnassingbe, de la corruption, de l’impunité politique et de la répression qu’ils sont forcés d’endurer. Ils sont prêts à faire ce qu’il faut pour une nouvelle ère au Togo.

Malgré l’intimidation de la délégation de la mission de solidarité, Africans Rising continuera à soutenir les luttes du peuple togolais avec des actions panafricaines solidaires, une assistance technique, un soutien stratégique et une visibilité de TogoDebout.

Les manifestations récurrentes à Lomé et dans les autres villes, démontrent que les populations togolaises sont déterminées à suivre le cours des actions pour apporter le changement et prendre leur destin en main.

 

NOTE | Arrestation & Confiscation des Passeports et des Matériels électroniques

Aux premières heures du Vendredi 13 Octobre 2017 (Minuit 30mn), l’unité des crimes graves de la police togolaise (DCPJ) a interpellé la délégation d’Africans Rising, confisquant leurs ordinateurs, téléphones et passeports. La délégation a été libérée vers 5h du matin et on leur a demandé de repasser à 10h heure locale pour récupérer leurs passeports. La délégation est retournée à la police pour prendre ses papiers et c’est à ce moment que la police a confisqué leurs ordinateurs et téléphones portables pour des investigations plus approfondies. Malgré les interventions et les nombreux appels de divers horizons, les autorités ont refusé de rendre les passeports et le matériel de communication des membres de la délégation pendant qu’ils étaient encore dans le pays. La police a gardé les passeports et les matériels électroniques pendant cinq jours jusqu’au 17 Octobre. A ce jour la DCPJ n’a fourni aucune raison à ces actions et aux violations des droits de la délégation.

Remerciements

La délégation souhaite exprimer ses profonds remerciements et reconnaissance pour les efforts de tous ceux qui ont soutenu la mission et ont travaillé sans relâche pour assurer leur sécurité sous la menace de la DCPJ.

En particulier nous sommes reconnaissant envers :

  • Les organisations de la société civile et le people du Togo
  • Les interventions diplomatiques du gouvernement sénégalais, gambien et burkinabé à notre égard
  • L’équipe de soutien d’Africans Rising
    Kumi Naidoo (Directeur Fondateur), Coumba Touré Ambassadeur, Marcia Thomas (Groupe de Travail Intérimaire), Ezra Mbogori (GTI), Emira Woods (GTI), Rhoda Boateng (GTI) & collègues à ITUC-Africa, Ibrahim Ceesay (GTI), Buba Khan & collègues à ActionAid, Moses Isooba (Chef des opérations), Jesh Latchman, Kyle Naidu, Grant Clark, Taye Balogun.
Togo, ,

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