Depuis le 19 août 2017, le peuple togolais a amorcé une nouvelle phase de sa lutte pour le renversement de la dynastie Gnassingbé qui régente ce pays depuis plus de 52 ans. A l’appel du Parti national panafricain (PNP) de TikpiAtchadam puis de la Coalition de 14 partis politique de l’opposition togolaise et des organisations de la société civile, plusieurs manifestations gigantesques ont été organisées sur l’ensemble du territoire national. Ces mouvements populaires ont donné lieu à des répressions militaires faisant des dizaines de morts et des blessés à vie, avec des villes maintenues sous état de siège. Dans la foulée, la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) s’est invitée dans cette crise en offrant sa médiation. C’est ainsi qu’un dialogue a été ouvert entre les protagonistes pour une sortie de crise. Mais, plusieurs mois après, le constat est amer. Le régime de Faure Gnassingbé, fidèle à sa logique piétine la feuille de route proposée par les Chefs d’Etats de la région Ouest-africaine. Aussi, à la faveur de ce dialogue, l’opposition avait abandonné sa seule arme c’est-à-dire les manifestations de rue. Dos au mur, elle a repris les manifestations ce 17 novembre 2018. Cette première manifestation a rassemblé dans les rues de Lomé des centaines de milliers de Togolais.

L’échec de la facilitation de la CEDEAO

Le 19 février 2018, la CEDEAO a entamé avec les protagonistes de la crise togolaise notamment le pouvoir de Faure Gnassingbé et l’opposition incarnée par la Coalition des 14 partis des pourparlers pour une sortie de crise. Neuf mois plus tard, les lignes n’ont véritablement pas bougé. Si on jette un regard sur la feuille de route que cette institution a soumis aux acteurs le 31 juillet 2018, on se rend compte que le pouvoir de Lomé n’a manifestement pas la volonté de la respecter.

Les prisonniers politiques sont maintenus en détention contre toute logique. Or la feuille de route de la CEDEAO a expressément exigée leur libération. « La CEDEAO encourage le Gouvernement togolais à poursuivre les mesures de confiance et d’apaisement en accélérant les procédures judiciaires relatives aux personnes arrêtées lors des manifestations politiques et d’étudier la possibilité de mesures additionnelles en faveur de ces personnes », lit-on au point 38 de la feuille de route. Aujourd’hui une cinquantaine de prisonniers politiques dont les activistes de société civile comme MessenthKokodoko, Joseph Eza, FollySatchivi ou le défenseur des droits de l’Homme, AssibaJohnson croupissent toujours dans les geôles de la dictature.

Les réformes institutionnelles et constitutionnelles qui sont les principales revendications des populations ne sont pas encore opérées. Mieux, le pouvoir s’est royalement débarrassé de la proposition de réforme faite par l’expert Alioune BadaraFall recruté par la CEDEAO, en envoyant sur la table des députés un texte qui manifestement garantit un pouvoir à vie à Faure Gnassingbé. Le vote des Togolais de la diaspora, personne n’en parle !

Le régime de Faure Gnassingbé met tout en œuvre pour mettre en difficulté les Facilitateurs qui sont Nana Akufo-Addo du Ghana et Apha Condé de la Guinée. Le 1er est d’ailleurs dans le collimateur de Faure Gnassingbé et ses apparatchiks. Pousser le président ghanéen hors du processus de facilitation de la crise sociopolitique au Togo. C’est cette mission que s’est assignée, depuis quelques mois, le régime cinquantenaire des Gnassingbé. Et pour ce faire, plusieurs cadres du régime, notamment des ministres se sont engagés dans une attitude provocatrice envers le numéro 1 ghanéen.

Dans ce mélimélo, le pouvoir fonce vers les élections le 20 décembre sans les réformes. Les ministres n’hésitent pas à menacer vertement ceux qui veulent ramer à contre-courant. Ils sont arc-boutés sur cette date pour organiser les élections. Mais, des voix s’élèvent de toute part pour tirer surla sonnette d’alarme. Le Togo risque de retomber dans les travers du passé avec des violences, préviennent les observateurs avisés de la scène politique togolaise.

La société civile pour sa part dénonce une caution de la CEDEAO et des diplomates accrédités au Togo aux forfaitures en préparation au Togo. Elle est allée plus loin en retirant sa confiance à l’instance sous régionale.« Je voudrais dire à la CEDEAO qu’en tant que société civile, nous avons soutenu l’initiative du dialogue parce que nous pensions que c’était une porte de sortie pacifique. Nous nous sommes retrouvés ensuite, le 31 juillet 2018, avec une feuille de route que nous avons soutenue en dépit de ses insuffisances. Aujourd’hui, nous voyons une feuille de route constamment violée par ce pouvoir dictatorial, et la CEDEAO accepte cette violation. Si tel est le cas, la société civile engagée et responsable retire sa confiance à la CEDEAO. Une chose est certaine – en 2005, on nous a tenus comme des moutons et conduits à l’abattoir –, en 2018, nous n’accompagnerons pas la CEDEAO et le pouvoir dans ce processus frauduleux », a déclaré le Porte-parole de Front Citoyen Togo Debout.

C’est dans cet atmosphère anxiogène que le peuple a décidé de reprendre son destin en main en renouant avec les manifestations de rue.

La rue va gronder à nouveau

Après plusieurs mois de pause, le peuple va reprendre sa seule arme. Les manifestations pacifiques. Maintenant c’est évident. Le peuple se sent flouer par la CEDEAO qui n’a pas réussi à faire entendre raison au pouvoir de Faure Gnassingbé qui continue à se durcir.

Depuis le retour au pays après la 3ème réunion du Comité de suivi de la feuille de route de la CEDEAO la Coalition de l’opposition semble déterminée à retourner dans les rues.  Les leaders ont exprimé leur désaccord par rapport à la poursuite unilatérale du processus électoral par le régime en place. Un processus qui, s’il n’est pas bien mené, souligne la C14, risque de déboucher sur le même scénario que celui de 2005. « Il faut être fou pour aller aux législatives dans les conditions actuelles », a déclaré Jean-Pierre Fabre, Chef de file de l’opposition. « Nous n’accepterons pas que la CEDEAO nous mène à l’abattoir », a prévenu Mme Brigitte Adjamagbo-Johnson.

Pour elle, l’implication de la CEDEAO dans la résolution de la crise ne doit pas empêcher la C14 de prendre ses responsabilités. Ainsi, le regroupement politique réaffirme son droit de poursuivre les manifestations de rue tout en participant au processus de résolution de la crise. « Nous respecterons la CEDEAO, mais cela ne nous empêche pas de prendre notre responsabilité en mobilisant les populations… Ce qui est sûr, nous mènerons ce combat jusqu’à la victoire finale », a assuré la Coordinatrice de la C14.

La C14 a dénoncé également le fait que les experts semblent travailler seulement pour le régime. Les responsables de la Coalition ont assuré n’avoir pas été consultés, ni n’avoir reçu copie des rapports des experts de la CEDEAO. « Les experts n’ont pas envoyé leurs rapports à la C14 », a déploré Prof Aimé Gogué, Président de l’ADDI.

Elle a appelé au boycott du recensement annoncé par l’actuelle CENI et exigé une reprise pure et simple de l’enrôlement des électeurs. Le samedi 17 novembre, une manifestation populaire aura lieu à Lomé avec pour points de départ les rond-pointsBè-Gakpoto et marché de Bè. « Les marches que nous organisons dans le cadre de cette lutte de libération doivent être justifiées de façon imparable, non pas aux yeux de la dictature que nous combattons, mais aux yeux de l’opinion nationale et internationale. Au cours de cette lutte où le monde entier nous observe, nous devons, tout en restant fermes sur nos positions, faire le maximum d’effort pour rester cohérents et logiques. Tout le monde constate aujourd’hui, sans surprise pour ceux qui connaissent le régime en place au Togo, que le pouvoir s’oppose ouvertement à la mise en œuvre de la feuille de route de la CEDEAO, la feuille de route acceptée et respectée par l’opposition. Le pouvoir, de façon manifeste, pose des actes en dehors et contre la feuille de route. Les derniers évènements concernant la convocation du corps électoral pour les élections législatives fixées au 20 décembre 2018 confirment à suffisance que nous avons en fac une dictature qui, en rusant avec le droit, se veut éternelle. Cette posture du pouvoir constitue, à n’en point douter, un affront à la CEDEAO et une provocation vis-à-vis du peuple togolais. La CEDEAO doit prendre ses responsabilités en tant qu’organisation soucieuse de stabilité, de démocratie et de prospérité pour l’ensemble de la région ouest-africaine », a déclaré pour sa part TikpiAtchadam dans son dernier message. Il invite pour sa part le peuple à intensifier la lutte pour reprendre son destin en main. La manifestation de ce 17 sonne comme un retour en force de la rue au Togo, seul pays de la CEDEAO à ne connaître d’alternance politique à la tête de l’Etat. Et elle a été une réussite remarquable.

Une reprise en trombe

L’appel de la Coalition des 14 partis politiques de l’opposition a été largement suivi. Le samedi 17 novembre 2018, des milliers de personnes ont pris part à la manifestation organisée par la C14 pour réclamer, entre autres, les réformes constitutionnelles institutionnelles, la révision du cadre électoral y compris le droit de vote des Togolais de la diaspora et l'arrêt immédiat du processus électoral en cours. Ils ont battu le pavé pour témoigner une fois de plus pour marque leur rejet de la dynastie Gnassingbé. Après avoir parcouru plusieurs kilomètres sous le chaud soleil scandant des slogans hostiles au pouvoir en place, un meeting géant a sanctionné cette journée de manifestation.

Dans son mot de bienvenue, Me DodjiApévon, président des Forces démocratiques pour la République (FDR) a salué la mobilisation des populations pour faire de la manifestation une réussite qui rapproche un peu plus de la victoire finale sur la dictature. « Nous y arrivons. Il ne reste plus qu’un moment pour que nous arrachions la victoire finale. Le combat que nous livrons est plus grand que nos adversaires », a-t-il assuré.

 

Jean-Pierre Fabre, Chef de file de l’opposition a rappelé que « ce n’est pas pour aller à des élections que les populations se mobilisent. Si la CEDEAO pense qu’elle peut régler la crise togolaise par des élections législatives, il lui faut prendre toutes les dispositions pour que ces élections soient les plus acceptables possibles, libres, transparentes, équitables et démocratiques ».

Le départ du régime RPT-UNIR est toujours d’actualité et le Chef de file de l’opposition l’a martelé. « Nous venons de relancer, par la manifestation de ce jour, le départ du régime RPT-UNIR », a-t-il dit. Il a insisté sur le fait que ce n’est pas la volonté de la CEDEAO qui sera faite, mais celle du peuple togolais. « Ce que je sais, c’est qu’ils ne font pas ce que nous voulons. C’est nous qui portons la plaie et ressentons la douleur. Nous ne pouvons pas les laisser nous amener là où nous ne voulons pas. C’est très simple. Tous les peuples connaissent la démocratie, mais au Togo, ils nous disent de faire ce qui ne nous convient pas. Nous disons non », a-t-il déclaré. Et d’ajouter : « La question du recensement est non négociable ».

« Le sens de cette mobilisation, c’est pour adresser un message au régime qui ne tient pas compte des revendications des Togolais. Le régime continue d’organiser une élection à laquelle les Togolais ne veulent pas participer, une élection qui va encore déboucher sur des contestations. Tout cela irrite profondément les Togolais. Le message est également adressé à la CEDEAO qui est supposée nous accompagner pour trouver une solution pacifique à la crise. Nous avons fait le constat que les positions de la CEDEAO ne correspondent pas aux attentes des Togolais… Les Togolais sont prêts à manifester jusqu’à ce qu’ils obtiennent gain de cause », a ajouté Nathaniel Olympio, président du Parti des Togolais.

D’autres grandes manifestions devront avoir lieu dans les jours prochains. L’opposition se donne encore quelques jours pour remobiliser ses troupes.

ShalomAmetokpo

Togo

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